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En rouge les commentaires de Lunch et en bleu ceux de Badelel.
Portugal Cyril Pedrosa (s)(d)(c), Ruby (c) DUPUIS

Chronique du 18/01/12

Simon Muchat est auteur de bandes dessinées. En cruel manque d'inspiration, il est en proie à une mauvaise passe et considère ses précédents albums comme mauvais. Pour gagner sa vie, il se contente alors de cours de dessin à l'école.
À la maison, sa compagne voudrait qu'ils achètent pour avoir quelque chose à eux. Mais sa vie actuelle ne lui plaît pas. Il n'est pas sûr de vouloir s'implanter ici, dans cette ville... Il se cherche.


J'ai toujours considéré Cyril Pedrosa comme un auteur talentueux. À vrai dire, je connais peu ses Ĺ“uvre à part l'excellentissime Trois Ombres, conte onirique sur la mort amplement salué par la critique (et auréolé du Prix Nouvelle République au festival BD Boom 2007). Portugal est un album à fort caractère intimiste... je ne sais pas si l'auteur considère vraiment ses précédentes parutions comme mauvaises, je suis pour ma part formel : Trois Ombres est merveilleux ! Portugal s'inscrit dans la même veine, même si le récit est fondamentalement différent.

Différent pourquoi ?
Tout d'abord dans sa teneur, puisqu'il n'est pas ici question de la mort, ni d'un récit narré sous la forme d'un conte. Portugal est un album empreint de poésie qui évoque en premier lieu l'introspection et la recherche de ses racines. L'histoire, racontée avec une grande simplicité, fait état de choses de la vie difficiles à cerner, à exprimer. Elle évoque des choses que l'on ne voit pas : les sentiments.
Une différence qui s'inscrit aussi dans son approche graphique : là où Trois ombres optait pour des traits virevoltant et déformés en parfaite équation avec la forme onirique du récit, Portugal adopte un dessin plus réaliste, expressif et contemplatif. Une force d'écriture renforcée par une colorisation chaude qui nous transporte au gré des voyages de Simon.


« Olà !! Ça va mon cousin ??
_ Euh... Salut Alessandro !
_ Peut-être je te réveille ? Je suis désolé, Simon...
_ C'est pas grave... Quelle heure il est ?
_ Sept heures et demie... Ça va ? Tout se passe bien ? Le travail ?
_ Oui... Le travail ça va... À peu près... Sept heures et demie ?? Putain, c'est super tôt...
_ J'avais un rendez-vous ce matin, à 6 heures, pour une Benzedura contre les douleurs de la tête...
_ Une "Benzedura" ?? Ah oui... Le truc des prières... Euh... Tu veux un café ?
_ Não, je fais juste passer... Pour le rendez-vous, j'étais pas loin, 20 kilomètres... Alors je viens ici juste prendre des patates et embrasser mon cousin...
_ Tu as fait 20 kilomètres pour prendre deux kilos de patates ?? »



Simon Muchat se considère comme sans attache. Depuis qu'il est adulte il ne cesse de vagabonder, sans vraiment trouver ce qui cloche chez lui. Au fur et à mesure du récit, qu'il va chercher à se replonger dans ses racines, on va le sentir revivre. Son séjour au Portugal n'est pas étranger à ce renouveau. Si c'est un passage important pour lui, pour construire son identité, c'est pour nous l'occasion de découvrir un pays accueillant au possible.
J'ai eu des amis portugais, et j'ai toujours entendu parler de ce pays comme un lieu où il fait bon vivre, où les gens sont simples et chaleureux. C'est exactement la vision que nous procure cet album. Un sentiment de bien-être au milieu de personnes serviables et honnêtes, travailleuses et heureuses.
On a bien conscience, lorsque Simon franchit la frontière, des différences qui séparent les français des portugais. Ces derniers sont dépeints comme des gens simples qui ne se plaignent jamais (alors que nous sommes bien connus pour nous plaindre à la moindre occasion). On se rend aussi compte du niveau de vie plus faible. Les portugais sont parfois obligés de cumuler deux boulots pour vivre, ils le font sans broncher. Il se satisfont de peu, profitant à chaque instant des petits plaisirs de la vie.


« _ Je me demandais si vous étiez de la famille du peintre... ?
_ Malheureusement non. Moi c'est "Muchat" avec un t. »


« J'ai écrit à Alessandro, le fils de Teresa... pour qu'il fasse les démarches pour moi auprès de la mairie de Marinha da Costa...
_ C'est qui, "Teresa" ?
_ La nièce de Pépé...
_ Il m'a répondu en m'envoyant des vieilles photos de famille... Je vous les montrerai demain... Mais surtout... il m'a fait une copie du livret de famille des parents de Pépé... Eh bien là-dessus, mes enfants... le nom du père de Pépé est écrit "Mucha", mais sans le "t" à la fin !
_ Ah bon ?? Fais voir ! Ah ouais... Putain, c'est dingue...
_ Visiblement, c'est en arrivant en France qu'un "t" a été ajouté à notre nom. J'imagine que c'est un employé de mairie qui s'est trompé en recopiant le nom de Pépé...
_ Oui, c'est sûrement aussi con que ça... En même temps, ça change pas grand chose...
_ Ben... Je sais pas... Moi, ça m'a toujours fait bizarre d'avoir des parents portugais qui s'appellent "Abel et Maria Muchat"... Là, sans le "t", je sais pas... C'est pas pareil...
_ Moui... Si tu veux... »



Ce qui va pousser Simon à découvrir le Portugal, c'est ce besoin au fond de lui de renouer avec ses origines. Pour lui qui est né en France, sa famille se résume à son père et ses oncle et tante vivant en France eux aussi. Depuis que son grand père est arrivé dans le pays pour s'y installer, le sujet de la famille est presque devenu tabou. Pas de réunions, peu de commentaires... on ne communique pas vraiment chez eux, les conversations sont courtes et pleines de non-dits... Lui-même reproduit le schéma familial, prenant exemple malgré lui sur son père.
Pourtant, Simon va de plus en plus s'intéresser à sa patrie d'origine, à ses cousins. Et il se rend vite compte qu'ils ont une mémoire de la famille impressionnante, qu'ils ne l'ont pas oublié et même mieux, qu'ils le considèrent toujours comme le cousin Simon qu'ils sont très heureux d'accueillir, ne lui en voulant pas le moins du monde de n'avoir jamais donné de nouvelles.
Le jour et la nuit entre sa famille directe, qui a franchi la frontière, et celle plus éloignée qui est restée au Portugal. Quand la première s'est renfermée sur elle-même sur deux générations, la seconde perpétue les traditions familiales et garde toujours les bras grands ouverts.


« _ Tu penses à quoi, là, maintenant ?
_ Ben... À Fort Alamo.
_ Ahahah ! Tu es encore plus saoul que moi.
_ C'est possible...
_ Sérieux... À quoi tu pensais ?
_ Ben... À ça. Enfin, à nous... À notre famille, au milieu des 125 Bourguignons. Et après, ça m'a fait penser à Fort Alamo. Seulement... Dans Fort Alamo... on est menacé de l'extérieur ! Tu comprends ?
_ Pas du tout.
_ Laisse tomber. »



Portugal est un livre haut en couleurs. Une belle histoire pour qui sait en saisir la portée, une belle réflexion sur la famille et les origines. C'est un livre qui me touche aussi, non pas à cause du voyage au Portugal mais plutôt par l'écho qu'il fait à ma propre éducation, à ma vision de la famille que je trouve finalement assez proche de celle du Simon du début : on ne cause pas vraiment non plus chez nous, j'ai une connaissance déplorable de ma famille (et je ne mets probablement pas une très bonne volonté à remédier à la situation) et il est vrai que les réunions familiales sont presque pour moi un calvaire rien que de les évoquer.
Si je m'y rends parfois à reculons, j'éprouve aussi, tout comme Simon, ce besoin d'en savoir plus sur ma famille, sur les ancêtres... J'aimerais parfois remonter le temps, aller à la rencontre de tous ceux que je n'ai pas pris le temps de connaître... et même maintenant, dialoguer avec des personnes qui me sont chères et avec qui je devrais passer plus de temps.

Déjà finaliste du grand prix de la critique, l'album est en lice pour les fauves d'Angoulême de cette édition 2012. J'espère sincèrement qu'il reviendra avec un prix, ce qui serait tout à fait justifié, même si je n'en fais pas mon favori pour le Fauve d'or.

Chronique du 26/08/12

Décidément, Pedrosa a le don de faire vibrer les âmes. Après son magnifique Trois ombres, Portugal est le deuxième de ses ouvrages à prendre place dans notre bédéthèque, une place qu'il mérite amplement !
Très différent toutefois du précédent, Portugal est une ode au passé et à nos racines à tous. L'histoire de Simon Muchat, garçon paumé, qui retrouve goût à la vie grâce à la famille et à la poursuite de ses origines, a des accents de vécu. Dès les premières pages, on peine à dissocier Simon Muchat de Cyril Pedrosa. Finalement persuadé qu'ils se confondent, on déguste cette lecture du début à la fin. Et pourtant, il est gros ce bouquin ! Mais il faut se faire une raison, le millésime 2011 est épais et excellent (mais pour reprendre le débat qui régnait au sein de l'équipe K.BD à la veille de l'attribution des prix du festival d'Angoulême, c'est Habibi qui aurait dû avoir le Fauve d'Or*).

La couverture brille déjà de mille feux, reprenant à coups d'aquarelles la chaleur humaine et Celsius de ce pays. On voudrait déjà y être, et pourtant elle est trompeuse. Ce n'est pas le paysage qui est révélateur du contenu de la BD, mais plutôt le personnage accoudé et rêveur.
Car si vous espérez trouver là un guide du Portugal, passez votre chemin. Seule la troisième partie s'y déroule effectivement (ainsi qu'un bref passage à Lisbonne en première partie). Tout le reste est une quête de l'identité familiale, où Simon, observateur, s'aperçoit peu à peu qu'elle est une réponse à ses problèmes.

L'ensemble prend place dans un dessin aux accents parfois fantomatiques où les esprits du passé viennent frapper les quêtes du présent.
Bon, bref, un ouvrage de toute beauté, qui parle aux sens avant même d'atteindre le cerveau.


* Note de rappel : Le Fauve d'Or a finalement été décerné aux Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle. Cyril Pedrosa a très justement reçu le prix FNAC, mais Craig Thompson est reparti les mains vides, un scandale ! Et trois excellents pavés donc.

Roaarrr Challenge
- Prix de la BD FNAC - Angoulême 2012
- Prix des libraires 2012


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Année d'édition
2011

Trois Ombres Cyril Pedrosa (s)(d) DELCOURT

Chronique du 10/10/07

Joachim et ses deux parents vivaient tranquillement dans une petite maison loin de toutes les préoccupations de la ville, prenant le temps de vivre au gré des saisons. Mais un jour, trois ombres apparurent au loin sur la colline. Trois ombres, au départ insignifiantes, voyageurs éphémères ou égarés... mais qui étaient toujours là, accompagnant du regard chaque fait et geste, sans relâche, inlassablement. La peur grandissait, l'atmosphère était plus pesante chaque jour : il fallait agir !

Un excellent ouvrage dans une collection animée par Lewis Trondheim que je ne connaissait pas. Cyril Pedrosa livre ici son deuxième album en solo, et s'en sort vraiment bien.
Décidément, je me met à lire des bande-dessinées de plus en plus originales, et je me surprends à aimer ce dessin et ce trait, à la fois fin et plein de rondeurs, que je ne savais pas apprécier avant.
La couverture est vraiment à la hauteur du scénario, et laisse planer cette atmosphère si particulière, captivante, mystérieuse.
Une histoire belle avec des personnages attachants, une morale exemplaire, et une approche plus que poétique de la mort.

Chronique du 10/10/07

Décidément, on est dans le psychologique en ce moment !

Ici, on aborde le thème de la mort de l'enfant. Sur le ton innocent de l'enfance (le narrateur est pourtant le père), la fuite puis l'acceptation, le dépassement mais sans l'oubli. Ce conte charmant n'a ni la tristesse ni la lourdeur qu'il pourrait avoir en abordant ce thème. C'est juste un conte, qu'on lit avec plaisir tout en dégustant le graphisme sans prétention mais juste.

Un délice :)

Roaarrr Challenge
- Prix Nouvelle République - BD Boom 2007


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Année d'édition
2007