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En rouge les commentaires de Lunch et en bleu ceux de Badelel.
Américain en balade (Un) Craig Thompson (s)(d) CASTERMAN

Chronique du 20/01/13

Craig Thompson, ça vous dit quelque chose ?
C'est l'auteur des célèbres Blankets et Habibi bien entendu ! Deux albums de renom. Le premier, paru en 2004 (2003 en VO), évoquait ses relations amoureuses avec Raina. Le second, édité en 2011, nous envoyait dans le grand Orient, bercé des contes des Mille et Unes Nuits.
Entre les deux ? Un seul livre, en fait un carnet de voyage de l'auteur, alors en tournée promotionnelle de Blankets en Europe. Un récit très intimiste où Craig Thompson se dévoile au jour le jour.

Tout commence avec son arrivée à Paris puis à Lyon. L'auteur nous servira en quelque sorte de guide sur ses trépidantes pérégrinations qui le mèneront dans pas mal d'autres villes françaises, mais aussi à Barcelone, Genève ou encore au Maroc. Un programme haletant qui nous invitera à partager sa vie quotidiennement durant près de deux mois.

Les différentes étapes en France n'ont pas éveillé chez moi un grand engouement. En revanche, j'ai trouvé le voyage au Maroc vraiment incroyable. Craig Thompson nous dresse au travers de ses excursions un tableau du pays à la fois beau et effrayant, où les plus impressionnantes merveilles côtoient une profonde misère.
Un séjour assez long (et qui occupe donc une bonne partie du livre) qui l'emmène de Casablanca à Fez, en passant par le désert. Il y fera quelques rencontres avec d'autres touristes et avec des autochtones. Il se heurtera aux différences entre deux cultures, et notamment religieuses.

« Je ne crois pas en la religion. Musulmans, Chrétiens et Juifs adorent tous le même Dieu. »

D'éducation fondamentaliste rigoureuse et finalement sans religion, Craig Thompson nous fait rire à le crier sur les toits lors de sa visite... un peu téméraire quand même le bougre.

Personnellement, j'ai retrouvé dans ce Maroc-là les prémisses d'Habibi. Les déchets qui s'amoncellent dans les venelles et même jusqu'à la porte du désert. Ces histoires de barrage qu'on lui raconte à Lyon. Ces croquis de palais, sur les vêtements, les habitudes, les commerces, la vie marocaine tout simplement.
Évidemment il tombe malade comme la plupart des touristes. Je vous laisse imaginer le dessin de la journée (illustré de façon très humoristique). Un dessin qui me fait irrémédiablement penser à cette image dans Habibi où Dodola est malade, une image à jamais marquée dans ma mémoire... (pensait-il à sa tourista au moment de la dessiner ?).

Pour compléter le tableau, Craig Thompson a vraiment ce coup de crayon qui fait du bien aux yeux. Sa plume et la forme de ses traits traduisent à merveille les arabesques orientales.
On est bien à ses côtés là bas... alors que lui se sent plutôt seul. On ressent vraiment cette profonde mélancolie qui l'accompagne tout au long de son carnet, et la solitude du voyage ne l'arrange pas. Il est évidemment question de sa rupture avec Raina, des liens qu'ils continuent mutuellement d'entretenir et de tout un tas d'autres problèmes conflictuels. C'est compliqué l'Amour... et moi ça m'a donné envie de lire Blankets !
Une tristesse qui détonne avec les superbes illustrations de ce carnet.
D'ailleurs, il dessine superbement les scènes sous la pluie (euh... pas au Maroc rassurez-vous). C'est terne la pluie, c'est pas très visuel non plus. Mais chez lui elle fait vraiment corps avec l'image. Ça me laisse vraiment rêveur.

Rêveur, c'est aussi un peu le cas de son escapade barcelonaise. Il a aussitôt été subjugué par la Sagrada Familia et les créations de Gaudi. Je me suis retrouvé dans ses dessins, ayant fait les mêmes (en moins réussi et sûrement en bien plus de temps que lui). Je partage son avis : ce mec était un génie !


« " Où qu'on soit, il faut s'adapter ", dit-on...
Je pensais qu'avec le Maroc, je partirais pour une aventure exotique, mais il s'avère que je suis juste un type simple, tranquille. Pendant un moment, je suis resté fasciné par un tout petit pinson buvant à une fontaine.
»

Au final Un Américain en balade (paru en 2004 aux États-Unis) est un carnet de voyage (c'est d'ailleurs le titre américain) assez construit. Il y a une réelle continuité, donnée par le rythme des illustrations quotidiennes mais aussi par ces textes qui accompagnent chaque page.
On y découvre un Craig Thompson très campagnard. Le voir évoluer dans un pays étranger avec des coutumes différentes et des plats inhabituels pour lui crée déjà un premier décalage. Ses préférences à contempler la faune et la flore plutôt que les monuments merveilleux crée le second. Et il y a aussi ce malaise chez lui dès qu'il est en ville, avec parfois ce pseudo-sentiment d'agoraphobie.
Un carnet que j'ai trouvé partiellement intéressant selon les lieux visités et qui m'a réellement transporté au Maroc. L'intimité de Craig Thompson étant suffisamment prégnante pour lier le tout et en faire une lecture agréable.

Chronique du 20/01/13

Après avoir lu Blankets et Habibi, difficile de rester de marbre face une telle proposition : une lecture K.BD sur Craig Thompson (non je n'ai pas encore lu Adieu Chunky Rice, mais ce n'est qu'une question de temps) !!!
Bien entendu sur un carnet de voyage, je ne m'attendais pas vraiment à retrouver les ingrédients si séduisants des deux ouvrages précédemment cités, mais j'étais curieuse de découvrir un autre aspect de Craig Thompson.

Hé bien le résultat est plus que satisfaisant !

Non ce n'est pas une histoire, on ne se retrouve donc pas embarqué de la même façon que pour ses autres albums, mais j'ai été surprise d'y retrouver :
- la mélancolie de Blankets,
- le manque de confiance en soi de l'auteur que l'on retrouve également dans Blankets, et même un certain mal-être,
- les décors et l'ambiance de Habibi dans la partie marocaine,
- les dessins au pinceau, les courbes gracieuses et les décors fouillés typiques du style de l'auteur.
Au final c'est bel et bien un bouquin de Craig Thompson que j'ai trouvé là et j'ai pris un immense plaisir à en parcourir les pages. De façon très flagrante, ce voyage qui l'a mené jusqu'aux confins du Maroc a largement contribué au travail qu'il a fourni sur Habibi, et ce dès 2004.

J'ai aimé sa franchise aussi. Bien sûr c'est un carnet de voyage, quelque chose d'assez intime, c'est plutôt fait pour s'y exprimer sans contrainte. Mais ce malaise qui l'imbibe à chaque pas et à chaque rencontre faite au Maroc est un sentiment peu répandu en général, et il donne une image moins idyllique des pays arabes. D'ailleurs le rendu sur Habibi en devient d'autant plus étonnant puisqu'il y transmet précisément une ambiance romanesque qu'il n'a pas apprécié personnellement.
Pourtant, cette même honnêteté est aussi en lien avec ce qui m'a perturbée. D'abord à une échelle très raisonnable (au début ça m'a plutôt fait rire) : Craig Thompson est en chasse ! Il a du mal à se remettre de sa récente rupture avec Raina (qu'il nous présente dans Blankets), ce qu'on est parfaitement en droit de comprendre, mais du coup il cherche des filles. Des jolies, et surtout des célibataires. Au bout d'un moment c'est un poil lourd et ça entache pas mal son côté François-René de Chateaubriand.
Ensuite le final est trop abrupt. Bien sûr on apprécie qu'il avoue les raison de cette fin sans fin (en plein milieu de son périple au final), mais du coup on se retrouve avec 5 pages sans queue ni tête qui essaient d'inventer une conclusion à ce livre. Trop vite terminé : vraiment vraiment dommage !

Deux défauts relativement minimes à côté de tout le plaisir qu'on peut avoir à chaque fois qu'on ouvre un livre de Craig Thompson, le délice qui nous saisit à chacune de ses illustrations et le plaisir de que l'on a à suivre le rythme et la poésie de ses récits.



D'autres avis : Mitchul, OliV'


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Année d'édition
2005

Habibi Craig Thompson (s)(d) CASTERMAN

Chronique du 28/12/11

Il était une fois une petite fille dans un village du désert. Son nom, Dodola, était à lui seul une prière pour faire venir la pluie alors que l'eau était une denrée rare dans ce lieu touché par la sécheresse.
La pluie ne vint pas. Les récoltes ternirent. Dodola fut vendue.
C'est un scribe qui l'acheta et qui devint son mari. En plus de lui donner un toit, il lui enseigna l'écriture, le plus précieux des dons.
Ce nouvel épanouissement fut malheureusement de courte durée. Une nuit, un groupe de pillard pénétra dans la propriété. Ils égorgèrent le scribe et enlevèrent Dodola : elle porterait désormais la marque des esclaves... c'est là qu'elle ferait la rencontre de Cham.

Vous l'aurez compris, il n'est nulle question de contes des Mille et Une Nuits ici. Si Habibi () porte indéniablement une touche très orientale, l'esclavage, la prostitution et l'industrialisation noircissent considérablement le tableau. Mais ce n'est pas tout : Habibi relate une histoire ou les sourates du Coran s'entremêlent aux allusions à l'Ancien Testament, où l'écriture prends la part belle pour promouvoir le récit en une formidable histoire d'amour envers et contre tout.


« Dans le quatrième ciel, le Prophète rencontra IDRÎS - le père de l'écriture et des mathématiques.
Au temps d'Idrîs, les hommes oublièrent Dieu, et furent frappés par la sécheresse.
Mais quand Idrîs pria pour leur pardon, Allah leur accorda la pluie. »



Craig Thompson, déjà rendu célèbre par son œuvre majeure Blankets, récidive ici d'une fort belle manière. N'ayez pas peur de cet ouvrage long de 671 pages : l'ouvrir, c'est l'adopter ! Pourquoi ? Parce que le dessin de Craig Thompson est tout simplement somptueux, un véritable enchantement pour les yeux. S'il est empreint d'une extrême précision, qu'il fourmille de détails, ce sont surtout tous ces entrelacs de lettres issues de l'alphabet arabe qui se confondent en de véritables arabesques qui finissent de magnifier le tout.
Alors oui, vous pensez peut-être que j'en rajoute mais je l'affirme bien haut : il n'y a que des synonymes d'émerveillement qui me viennent en tête à l'heure de vous parler de cet album.

Une fois que vous l'aurez ouvert, impossible de ne pas commencer cette histoire et de ne pas finalement s'attacher à cette petite fille et de ce petit garçon qui vont vivre, disons-le, de véritables supplices.
Des vies exécrables certes, incroyables sûrement, mais pas plus difficiles que celles de toutes ces personnes qu'ils croiseront durant le récit et qui crèveront de faim, de soif ou de maladie.


« Nous voici aux derniers jours du monde.
Notre espèce est vouée à s'auto-détruire.
On est déjà trop nombreux. On est horriblement inefficaces, gloutons, gaspilleurs...
... et jetables. Les riches festoient sur nos cadavres. Nous avons empoisonné la terre, et nous avec. »



Habile, Craig Thompson l'est assurément, nous baladant sans cesse entre le franchement affligeant et le tout simplement magique. Habibi c'est l'histoire d'une amitié indéfectible, d'un amour sincère. C'est aussi l'histoire de l'eau, de la survie de toute une population au détriment d'une poignée d'investisseur voulant seulement s'enrichir. C'est l'histoire de la vie enrobée de tout ce qu'elle a de plus cynique, de plus ingrat, avec ses bonnes et ses mauvaises personnes, avec ses hauts et ses bas.
Habibi n'est pas une simple histoire. C'est aussi l'Histoire, la religion, les croyances, les rêves et les désirs. C'est aussi la révolte, la confrontation, la réflexion, le don de soi, l'amour. Un livre d'une intelligence rare et d'une complémentarité exemplaire, dans lequel la moindre lettre a sa signification, son importance.
Je n'en dirais pas plus, Habibi n'est pas un livre qui se raconte mais un livre qui se lit, qui se dévore !
Si vous hésitiez encore, permettez-moi d'ajouter que c'est pour moi la plus belle merveille de l'année. Il n'était pas trop tard pour en parler !

Chronique du 26/01/12

Habibi est une petite (671 pages) perle qui vient se poser sur les débats de société. Alors qu'en 2012, on en est encore à stigmatiser les musulmans, cette BD présente avec poésie (oui avec moi il y a souvent de la poésie ^^) l'esprit de cette culture sans prise de tête, elle explore les thèmes de l'amour (en même temps c'est le titre), de la maternité, de la calligraphie, des 1001 Nuits et des mythes coraniques.

Ne partez pas en courant ; dire qu'elle parle de religion serait exagéré. Mettez en récit la mythologie grecque et on ne parlera pas de religion. Là il s'agit bien de légendes. D'ailleurs ces légendes ne vous seront pas inconnues : Habibi rappelle au passage que Musulmans, Chrétiens et Juïfs se basent sur le même Livre et vénèrent le même dieu.

Au cœur du récit viennent se greffer les mathématiques arabes, à la base même de sa construction chapitrée selon le carré magique, sans parler du chapitre 8 : un carré magique géant. Bref Thompson s'est bien amusé.
Je vous fais peut-être un peu peur là mais rassurez-vous moi non plus je n'aime pas les maths : c'est fait avec beaucoup de subtilité et on s'amuse à décrypter tout ça.
Tant qu'on est dans la construction, on peut être perturbé au départ par la chronologie hasardeuse. Elle suit en fait l'état d'esprit de la narratrice.
En fait, Habibi contient tellement de choses, est tellement érudit, va tellement loin que j'ai eu le sentiment de lire "par le petit bout de la lorgnette".

Et à la fois c'est aussi une lecture détente, telles les 1001 Nuits. Elle dépeint une société traditionnelle dans un monde pourtant contemporain, et joue l’ambiguïté pendant un bon moment, notamment avec un lieu fictionnel.
Le graphisme est époustouflant dans son sens du détail, en particulier des arabesques. Le travail de calligraphie est aussi sublime. Vu le sujet, ça tombe plutôt bien...

Au final, ces quelques 671 pages se dévorent. Lunch a eu la chance de les lire d'une traite, en ce qui me concerne j'ai dû les lire en plusieurs fois et ça ne perd pas de sa saveur.
Pour conclure, la 4e de couverture résume mieux que moi : "un récit onirique, érudit et sensuel à l'atmosphère orientale digne des 1001 Nuits".

Je m'excuse au passage de la qualité de ma prose et de mon augmentation : les conditions de rédaction de cette chronique n'étaient clairement pas optimales.


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Année d'édition
2011